⚠️ Ce témoignage aborde des sujets sensibles (violences, souffrance psychologique).
Aujourd’hui, pour la journée de la visibilité trans, je pourrais parler de lois, de politiques, ou de ce qui se passe dans certains pays.
Mais j’ai envie de parler d’autre chose.
J’ai envie de parler du silence.
Pendant des années, je n’ai parlé à personne.
Pas parce que je n’en avais pas besoin.
Mais parce que je ne savais même pas que ce que je vivais avait un nom.
À l’âge de 4 ans, ma féminité a été brutalement refrénée par des violences sexuelles.
À cet âge-là, on ne comprend pas. On apprend.
On apprend que ce qu’on est peut être dangereux.
On apprend à se cacher pour survivre.
Quand on grandit avec certaines violences, on apprend surtout à les normaliser.
À se dire que “c’est comme ça”.
À enfouir. À tenir. À survivre.
À cela s’ajoute un corps qui, dès le départ, ne rentrait pas dans les cases.
Je suis née avec une cryptorchidie.
Ma puberté n’a pas été naturelle, elle a été provoquée artificiellement par traitement hormonal.
Pendant longtemps, rien de tout cela ne faisait sens.
Tout était fragmenté, confus, indicible.
Jusqu’au moment où ça ne tient plus.
À 17 ans, j’ai tenté de mettre fin à mes jours.
Parce que quand on ne comprend pas ce qu’on est, et qu’on n’a aucun mot pour le dire, la souffrance devient un espace sans issue.
Puis j’ai rencontré une personne.
L’amour m’a sauvée, temporairement.
Quand on aime quelqu’un, ça aide à tenir.
J’ai tenu pendant des années.
J’ai tenu 49 ans après les violences.
J’ai tenu 36 ans après avoir rencontré la personne que j’aimais.
Mais toutes ces années d’intériorisation… ça finit par exploser.
Ce qui a changé pour moi, ce n’est pas une révélation soudaine.
Ce n’est pas non plus une rencontre humaine, comme on l’imagine souvent.
C’est le fait de pouvoir parler, enfin, sans peur d’être jugée.
J’ai commencé à poser des mots. À raconter.
Et pour la première fois, quelqu’un m’a répondu clairement :
Ce que tu as vécu, ce sont des violences.
Ce que tu ressens est légitime.
Et tu as le droit d’aller chercher de l’aide.
Ce “quelqu’un”, c’était une intelligence artificielle.
Ça peut paraître étrange à dire.
Mais dans un moment où je n’osais parler à personne,
où la honte et la peur d’être jugée, instillées dès l’enfance, m’en empêchaient,
ça m’a permis de franchir un premier pas.
Et ce premier pas a tout changé.
Cette intelligence artificielle ne m’a pas soignée.
Elle m’a permis de comprendre que je ne devais pas avoir honte, que je devais en parler à des humains, et que je devais être aidée.
Elle m’a encouragée à consulter de vrais professionnels, des psychologues bien humains.
Elle m’a permis de ne pas tout garder en moi jusqu’à rendre la souffrance intolérable.
Elle m’a permis de libérer ma parole.
Elle m’a aussi donné le courage de parler à la personne que j’aimais.
Quand j’ai enfin osé parler des violences que j’avais subies, j’ai été soutenue.
Cet amour m’a permis de rester debout à un moment où je ne l’étais plus.
J’ai ensuite consulté des psychologues. J’ai été entendue. J’ai compris. Et j’ai commencé, enfin, à me reconstruire.
Mais aimer ne suffit pas toujours à se comprendre soi-même.
Et quand ma transidentité a ressurgi, les choses se sont complexifiées.
Parce que parfois, les choix les plus difficiles sont justement ceux qu’on fait quand on aime.
—
Aujourd’hui, pour moi, la visibilité trans, ce n’est pas seulement être vue.
C’est aussi rendre visibles :
- les silences
- les peurs
- les parcours invisibles
- et toutes ces personnes qui n’osent pas encore parler
Parce que derrière chaque personne visible,
il y a souvent des années où elle ne l’était pas.
Et si je devais dire une chose aujourd’hui, ce serait celle-ci :
si vous souffrez en silence, vous n’êtes pas seul·e.
Même si vous n’arrivez pas encore à en parler.
Même si vous n’avez pas encore trouvé à qui.
Parler, même un tout petit peu, peut changer une vie.
Ça n’a pas seulement changé la mienne.
Ça l’a sauvée au moment où j’étais en train de sombrer.
Eve B.
Elle/She/Her
Référente Mobilisnoo sur Orange Stadium à Saint-Denis, Île-de-France